L’avenir et la théorie du commerce international en balottage.
Les toutes dernières données du commerce international indiquent une forte reprise dans la zone du G20, avec une hausse notable des échanges de semi-conducteurs et de haute technologie. Toutefois, les tensions géopolitiques persistantes et les incertitudes liées aux nouvelles politiques douanières continuent d’influencer les prévisions de croissance à l’échelle mondiale.
Les prévisions de l’Organisation Mondiale du Commerce restent optimistes et tablent sur une croissance des échanges de marchandises en phase avec la hausse du PIB mondial.
Mais, au delà des données conjoncturelles, somme toute réversibles, c’est l’avenir du commerce international qui interpelle. Bien plus, c’est la théorie du commecre international qui appelle une relecture.
1. L’avenir du commerce international s’oriente vers un modèle encore plus fragmenté.
Les entreprises et les États privilégient désormais la sécurité et la proximité géographique (nearshoring) face aux tensions géopolitiques. Cette évolution s’accompagne d’une numérisation rapide et d’une transition vers une économie plus durable.
Quatre piliers soutiennent la structure des échanges mondiaux dominants avec des fragilités :
– Nouvelles stratégies de production : La recherche d’efficacité pure laisse place à une diversification des chaînes d’approvisionnement pour éviter les ruptures. Le friendshoring (commercer avec des pays aux valeurs proches) et le nearshoring (commerce de proximité) redessinent les flux.
Toutefois, les perturbations des relations euraméricaines mettent le friendshoring traditionnel en doute. De meme que le nearshoring reste limité par les conditions objectives de co-compétitivité. La Chine s’impose toujours comme fournisseur quasi-universel et suscite des divergences au sein de l’Union européenne.
– Transition écologique : La décarbonation devient théoriquement une composante majeure, soutenue par des réglementations telles que la taxe carbone aux frontières, favorisant ainsi le commerce des biens durables et de l’énergie verte.
Les hésitations restent fortes à ce niveau, encouragées par la crise energetique et par la positiin des USA sous la presidence Trump.
– Révolution numérique et IA : L’intelligence artificielle et le e-commerce transfrontalier continuent de doper la croissance des échanges, notamment dans le secteur très dynamique des services. Là aussi, les incertitudes sur l’emploi et la formatiin, la forte concentration du pouvoir IA entre les mains d’un nombre reduit de firmes mastodontes tendent à fracturer davantage les flux commerciaux mondiaux.
– Géo-économie multipolaire : L’émergence de nouveaux blocs et de routes commerciales tend toutefois à modifier l’équilibre traditionnel.
Désormais, « dans le commerce mondial, les règles comptent moins que la puissance de ceux qui les imposent ». Aussi, « L’époque où Washington dictait seul avec qui le monde peut commercer et voyait ses décisions s’imposer touche à sa fin »… Reste à savoir quel ordre économique la Chine entend, elle, consolider »(Benoit Bréville
Le Monde diplomatique/Juin 2026×).
C’est dire qu’à tous les niveaux d’évolution du commerce mondial, les tiraillements sont forts et la force militaire confronte des difficultés à imposer une ligne dominante. Bien au contraire, la césure entre les blocs se précise. Et la théorie est à revisiter.
( à suivre: Partie 2
2. La théorie du commerce international en questionnement)
Pr Ahmed Azirar.
Economiste.
https://ahmedazirar.com
×[Technology has made it easier to see and to strike on the battlefield. That may be one reason why weaker powers are able to stave off stronger ones & proiect power in new ways-from Ukraine v Russia. to Houthis in the Red Sea to Iran in the Strait of Hormuz. And yet great powers still seem to put faith in the idea that technology-driven ways of war can produce politica victories, despite the copious evidence to the contrary].
Shashank Joshi. The Economist.
théorie du commerce international en questionnement . (Partie 2).
« Dans le commerce mondial, les règles comptent moins que la puissance de ceux qui les imposent ».
Benoit Bréville×
L’échange lointain est aussi vieux que le monde, ou presque. Les pré-scientifiques ont depuis Aristote× et Ibn Khaldun×, essayé d’en comprendre les ressorts. Ce n’est qu’avec les économistes classiques et la généralisarion des échanges sous le capitalisme, que la théorie du commerce international s’est formalisée. Des modèles économiques, plus ou moins sophistiqués, expliquent pourquoi et comment les nations échangent des biens et des services. On les synthétisera en trois groupes : les théories classiques et néoclassiques ; le modèle HOS ; et les « nouvelles » théories.
Les deux premiers groupes restent la toile de fonds de tous les développements théoriques qui ont suivi.
On abordera ensuite leurs limites, pour proposer quelques voies possibles de reflexion.
I/Les théories:
1. Les théories classiques :
*L’avantage absolu (Adam Smith, 1776×) : Un pays doit se spécialiser dans la production du bien pour lequel il possède le coût de production le plus bas (en termes de travail) par rapport à ses partenaires.
*L’avantage comparatif (David Ricardo, 1817×) : Même si un pays est le plus performant dans tous les domaines, il a intérêt à se spécialiser là où il excelle le plus. L’échange permet à chaque nation d’obtenir des biens à un coût d’opportunité inférieur à celui d’une production nationale. [1, 2, 3]
2. Le modèle HOS (Heckscher, Ohlin et Samuelson×, années 1920-1940):
Ce modèle néoclassique explique la spécialisation par les dotations factorielles. Chaque pays doit se spécialiser et exporter les biens qui utilisent de manière intensive le facteur de production dont il dispose en abondance (travail, capital, ressources naturelles).
3. Les « nouvelles » théories du commerce international :
*Dans le sillage des théories de base et en adoptant le raisonnement marxiste, des économistes tiers mondistes, dont Arrighi Emmanuel×, Charles Bettelheim× ou Samir Amin×, ont développé la these de l’échange inégal, dont ils ont fait la source du développelent inégal.
*Raymond Vernon×, en 1966, a présenté sa théorie du cycle de vie du produit en expliquant le commerce international par l’évolution technologique. Pour lui, la production et l’exportation d’un bien se déplacent des pays industrialisés vers les pays en développement à mesure que le produit mûrit. Il décrit les phases de ce déplacement.
*D’autres théories, portées, depuis les annees 1980, notamment par Paul Krugman×, expliquent le commerce entre pays similaires (commerce intrabranche). Elles reposent sur deux concepts majeurs :
– La recherche d’économies d’échelle : Plus la production est importante, plus le coût unitaire baisse, incitant à produire pour un marché mondial.
– La différenciation des produits : Les consommateurs ont une préférence pour la diversité. Des pays proches échangent des biens similaires mais différenciés.
*Paul Samuelson, qui est aussi le co-auteur avec Stolpler du théoreme qui prend leurs noms (augmentation ou réduction des inégalités économiques à la suite de l’ouverture des économies des pays à la concurrence internationale), a décrit dans un article célebre×, en 1984, comment la Chine était en voie de prendre le leadership du commerce mondial en réussissant à rattraper son retard technologique.
*Les théories contemporaines (années 2000): les travaux récents (modèle de Melitz×) introduisent l’hétérogénéité des entreprises. Au sein d’un même secteur, seules les entreprises les plus productives et performantes ont la capacité de supporter les coûts liés à l’exportation et de s’implanter sur les marchés internationaux.
Rien qu’à voir la physionomie du commerce international actuel, on comprend que la théorie n’est plus operante, pour peu qu’elle l’ait toujours été.
II/ Les limites:
1. Des limites structurelles et des paradoxes ont ete mis en évidence de longue date:
– Le paradoxe de Leontief : Ce test historique a montré que les États-Unis (pays très capitalistique) exportaient des biens nécessitant beaucoup de main-d’œuvre, contredisant le modèle classique (Heckscher-Ohlin-Samuelson) qui lie spécialisation et abondance de facteurs.
– La concurrence déloyale : Les modèles reposent sur une concurrence pure et parfaite, ignorant le poids des multinationales et les stratégies des États (subventions, dumping).
Malgré ces limites, les defenseurs des théories du commerce international disent qu’elles ne sont pas obsolètes, mais plutot incomplètes ou à actualiser. Leurs principes fondamentaux (avantages comparatifs) restent pertinents pour expliquer la logique globale des échanges, mais elles peinent à refléter les défis géopolitiques, les inégalités sociales et spatiales, et les crises environnementales de la mondialisation moderne.
2. Dans le contexte contemporain, trois angles morts existent donc:
– Inégalités spatiales et sociales : Le libre-échange engendre des gains globaux, mais accentue les inégalités internes et entre pays. Il détruit certains secteurs locaux et favorise les travailleurs très qualifiés au détriment des autres. En outre, le transfert de valeurs en faveur des pays avancés accentue les inégalités et donne un crédit à la these de l’échange inégal.
– Crises géopolitiques : Les ruptures de chaînes d’approvisionnement ont mis en lumière le danger d’une dépendance excessive. Cela pousse les pays vers le protectionnisme et le friend-shoring ou le near-shoring loin de l’idéal du libre-échange. La mondialisatiin « heureuse » voit son moteur de l’extension des chaines de valeur mondiales se griper.
– Externalités environnementales : Les modèles traditionnels n’intègrent pas le coût carbone du transport et les dégradations environnementales liées à l’hyper-mondialisation.
Face à ces limites, l’économie mondiale tente d’évoluer vers un « libre-échange régulé », combinant ouverture des marchés, protectionnisme ciblé (avec paralysie de l’Organisation Mondiale du Commerce) et la multiplication tout azimut des accords de libre échange à connotation politique.
3- Pistes de réflexion:
* La théorie du commerce international ne peut plus expliquer les motivations de l’echange par les seules variables économiques.
Le poids du Hard Power (celui des Etats et celui des Firmes mastodontes technologiques et financieres); du Soft Power; du climat et environnement; de la digitalisation et l’IA, sont des facteurs déterminants. La variable monétaire et financiere en mutation avec la bataille Dollar/Yuan, est également importante.
Aucun modele théorique ne peut plus ignorer l’importance de ces variables.
* Les échanges ne concernent plus des produits finis, mais des composants traversant plusieurs frontières. Les théories doivent modéliser le commerce intra-firme et intégrer des indicateurs mesurant la valeur ajoutée réelle plutôt que la valeur brute des exportations.
– Les couts de la sécurité économiqur et la résilience ne peuvent plus etre ignorés et sous-estimés. Dépasser la seule recherche de l’avantage de coût absolu pour intégrer la gestion des risques géopolitiques (ruptures d’approvisionnement, dépendances stratégiques). Cela pousse la théorie vers des logiques de nearshoring (relocalisation proche) et de friendshoring (commerce entre pays alliés) et de multiplication des ALE sur des bases extra-économiques×.
* L’économie mondiale est rentrée, apres la guerre Iran, dans une phase de polarisation affirmée et de sanctuarisation des risques géopolitiques avec leurs surcouts liés. L’aggravation des effets dévastateurs du changement climatique va devoir obliger les nations à faire un sursaut et à mobiliser de grands moyens pour les contrer. Autant de couts supplémentaires pour les transactions commerciales.
En parallele, l’accélération de la révolution IA qui aurait pu donner l’espoir de juguler une partie importante desdits effets negatifs, reste malheureusement accaparée par deux puissances et par un nombre tres reduit de leurs méga-entreprises.
C’est dire que le champ d’analyse théorique du commerce international edt tres instable. Toute hypothese d’un modele à imaginer reste tres volatile et sujette à critique.
L’action urgente en domaine de commerce mondial est d’ordre géopolitique. C’est aux niveaux des organisations multilatérales, politiques, économiques et sectorielles, à réformer, que le travail urge.
Selon certains économistes×, « l’ordre mondial » serait entré dans une phase de gestation qui donnera inéluctablement lieu à un Bretton woods 2 qui scellera les règles d’une mondialisation économique tripolaire ( États-Unis, Chine et UE).
Cette nouvelle mondialisation devra concerner en meme temps les trois volets que sont le commercial, le financier et le monétaire. Entendez, créer de nouvelles OMC, BM et FMI.
Ce qui à notre avis ne peut se faire que suite à une réforme de l’ONU et de son Conseil de Sécurité. Le géostratégique et le géoéconomique définissent le commerce mondial. Lequel des deux domine?
Pr Ahmed Azirar
Economiste. Fondateur du CEREM.
https://ahmedazirar.com
Annexes:
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-CEREM
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