Dédollarisation ; réalité et impact potentiel sur l’économie marocaine (Partie 1)
Dans un contexte de rivalités économiques plus prégnant que jamais depuis la fin de la guerre froide, les principales puissances rivalisent de stratégies et de subterfuges pour bloquer et piéger leurs adversaires dans la course à l’ultra-puissance économique. La monnaie est au centre de la guerre economique exacerbée.
Les Etats-Unis, pour conserver leurs avantages stratégiques hégémoniques (politique, militaire, financier, économique et technologique), ont depuis la crise financière de 2008 adopté une stratégie agressive de recours à l’arme des sanctions, en utilisant le droit américain comme un véritable glaive au service d’une guerre tous azimuts et notamment économique et financière.
Alors que le billet vert était un outil de Soft Power pendant la Guerre Froide, il est résolument devenu le symbole du Sharp Power américain depuis le début des années 2000.
L’agressivité économique démarrée par le Président Clinton et mise en lumière sous l’ère du Président Trump, a fait l’effet d’electrochoc aux autres grandes puissances comme la Russie, la Chine ou même l’Union Européenne (dont une part décisive des paiements électroniques en zone euro passe par des circuits américains, Visa, Mastercard, American Express ), qui se sont vues pénalisées dans leurs projets économiques et financiers par l’utilisation du dollar américain, tombant de fait sous législation américaine.
Dans ce contexte, l’impact sur l’utilisation du dollar dans les échanges internationaux se fait de plus en plus sentir devant la rupture de confiance dans les équilibres prônés par le libre-échange et la mondialisation.
Selon un rapport du Fond Monétaire International (FMI) publié en 2021, la part du dollar américain dans les réserves des banques centrales a chuté depuis de 70% à 59%, son plus bas niveau depuis 25 ans, au profit d’autre devises tel que l’euro, le rouble, le yuan (Renminbi) ou l’or.
Malgré tout ke dollar représente toujours 59 % des réserves de change des banques centrales, contre 20% pour l’euro, 6 % pour le yen, 5 % pour la livre et seulement 2 % pour le Yuan.
En outre, si le $ représente encore pres de 60% des échanges mondiaux et 85% des paiements des matières premières, il est détenu aux deux tiers par des investisseurs ne résidant pas aux Etats-Unis.
La dédollarisation, soit
la réduction de la dépendance au dollar américain dans le commerce, les réserves des banques centrales et la finance, est surtout utilisé par des puissances émergentes (BRICS+) pour contrer l’hégémonie américaine et l’instrumentalisation des sanctions financières.
Elle se manifeste par l’usage de monnaies locales, l’achat d’or et le développement de systèmes de paiement alternatifs à SWIFT.
La Volonté de réduire la dépendance à la politique monétaire américaine et aux décisions de la Réserve Fédérale (Fed) pour sauvegarder leur souveraineté est affichée par lesdites puissances emergentes. Elles tentent aussi de se prémunir contre la volatilité du dollar. D’ailleurs la baisse remarquable de sa valeur renforce le camp des anti-dollar.
Pour cela des moyens divers sont employés, dont les Accords bilatéraux en monnaies locales : La Chine, la Russie, l’Inde et le Brésil règlent de plus en plus leurs échanges de matières premières (pétrole, charbon) en yuans ou autres monnaies nationales.
Aussi, les banques centrales, notamment celles des pays BRICS et du Moyen-Orient, augmentent- elles fortement leurs réserves en or. Vient aussi le développement de systèmes de paiement transfrontaliers non-américains, alternatifs à SWIFT.
Celà étant dit, si la dédollarisation est un fait réel, elle se réalise à une vitesse et volonté incertaines. Elle a en tout cas mobilisé les USA sous Trump qui a fait de la défense du dollar le centre de sa stratégie Make America Great Again.
D’où une incertitude sur son évolution, contrairement à des idées tranchées qui prévoient la chute rapide et certaine du dollar. La montée des cryptomonnaies a quelque peu renforcé cette croyance avant que le bitcoin ne dégringole. Ce qui est un fait, c’est que le dollar est pour le moment tant défendu par les USA que par ses gros détenteurs étrangers que sont la Chine et le Japon, entre autres. C’est dire, qu’il ne faut pas enterrer le boa avant de l’avoir abattu !
Conséquences potentielles pour l’économie marocaine.
Le Maroc adosse le dirham à un panier constitué à 60% de l’€ et 40%du $. Le pays importe plus qu’il n’exporte en $ (energie et équipements en tete contre phosphates et produits divers).
La dette marocaine en $ est importante. Le royaume dispose d’un matelas de réserves en devises de pres de 6 mois d’importations et d’une ligne de secours aupres du FMI. En outre, il détient quelques 4md de Bons du Trésor Américain. Sa situation financiere est solide tant que le flux des recettes des services, des transferts des MRE et des IDE reste continu.
Le Maroc fait certes face à des faits à suivre de pres:
– La dévaluation du dollar ;
– La montée de l’euro ;
– La dédollarisation qui est un mouvement structurel mais lent et à avenir incertain ;
– Les stratégies décidées par des pays menacés par les sanctions americaines, à prendre en considération. Les plateformes de paiements et le commerce direct en monnaies nationales, ou en devises autres que le dollar ( yuan, yen), tentent le Maroc pour ses achats notamment d’energie.
– Les cryptomonnaies et monnaies electroniques (eyuan…) auxquelles la banque centrale marocaine est attentive. L’idée de créer un eMAD est en ligne.
Face à ces faits, quels effets de la dédollarisation?
Sur cette réalité, le Maroc n’a pas de prise majeure; il ne peut que gérer ses impacts potentiels.
L’effet global peut, somme toute, etre qualifié de posititif.
Ainsi, le Maroc est incité à diversifier davantage ses réserves de change au-delà du dollar et de l’euro pour limiter l’exposition à la volatilité monétaire et pour optimiser son commerce.
Le coût des importations pourrait etre avantageux, si le dollar s’affaiblit durablement, ce qui pourrait réduire la facture des importations libellées en cette devise (hydrocarbures, céréales).
Mais l’effet négatif sur les exportateurs en dollars sera certain et appelle gestion par les entreprises concernées, OCP en tete.
De sorte que la stratégie commerciale devrait prendre en considération la nécessité, chaque fois que profitable, d’adapter les contrats commerciaux à la hausse de l’utilisation de monnaies alternatives (comme le Yuan ) dans les échanges avec des partenaires majeurs.
En outre, le Dirham, étant lié à un panier de devises (€/$), pourrait voir sa volatilité affectée par la baisse de l’hégémonie du dollar.
De toute facon, il faut amener les entreprises à se couvrir contre les risques de change. A cet effet, il est bienvenu le marché à terme qui entre en service le 6 avril 2026.
La stratégie controlée de convertibilite totale du dirham face à la diversité des monnaies et plateformes de paiements est une politique de vigilence louable. Sans se priver de voir et agir grand pour faire du Maroc une plateforme pivot entre la zone euro, la zone dollar, la zone BRICS yuan rouble, la zone dollar, et les autres devises moyennes dont certaines comme le dinar Emirati sont importantes pour le royaume.
Pr Ahmed Azirar. Economiste.
28.02.2026
https://ahmedazirar.com
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