Droits de douane chinois : le “zéro tarif” étendu à l’Afrique, le Maroc en pole position
Depuis le 1er mai 2026, la Chine applique un droit de douane nul sur l’ensemble des produits originaires de 53 pays africains, dont le Maroc. Une mesure historique, mais temporaire. Pour Ahmed Azirar, économiste et expert en Intelligence des marchés, cette décision ouvre une fenêtre stratégique que le Royaume, bien positionné, doit absolument saisir. Décryptage…
Sur les marchés, la mesure avait fait l’effet d’une surprise au moment de l’annonce. À présent, elle est entrée en vigueur. À compter du 1er mai 2026, la Chine a supprimé unilatéralement les droits de douane sur l’ensemble des produits importés en provenance de 53 pays africains. Le Maroc, pays à revenu intermédiaire historiquement exclu de ce type de dispositif réservé aux pays les moins avancés, figure désormais parmi les bénéficiaires.
Selon les informations officielles du ministère chinois du Commerce, cette exonération est prévue pour une durée de deux ans. Pékin la présente comme une «mesure de phase de transition et de pilotage», en attendant la conclusion de négociations bilatérales plus contraignantes. Concrètement, le Maroc dispose d’une fenêtre de tir jusqu’en 2028 pour négocier un accord de libre-échange ou un dispositif permanent. Passé ce délai, l’avantage tarifaire pourrait disparaître.
Azirar : «Une opportunité à ne pas laisser passer»
Contacté par Les Inspirations ÉCO, Ahmed Azirar, économiste et expert en Intelligence des marchés, adopte un regard résolument offensif. Pour lui, cette franchise douanière chinoise ne saurait être réduite à un simple geste politique. Elle représente, au contraire, une opportunité structurante pour le Maroc, à condition que le Royaume sache la saisir dans le temps limité qui lui est imparti.
L’expert identifie plusieurs secteurs susceptibles de jouer un rôle moteur dans une reconfiguration des exportations marocaines vers la Chine. Il cite en premier lieu l’électricité, l’électronique et l’automobile comme des axes prioritaires. Selon lui, ces filières disposent d’un potentiel de montée en gamme et d’intégration dans les chaînes industrielles internationales. Ces secteurs ne doivent pas être abordés, insiste-t-il, comme des opportunités isolées, mais comme des piliers potentiels d’une stratégie exportatrice mieux structurée et plus ambitieuse.
Azirar élargit également cette perspective à d’autres domaines industriels, notamment le ferroviaire, où des coopérations pourraient, selon lui, donner de très bons résultats. Dans ces segments plus spécialisés, il évoque la possibilité de renforcer les partenariats existants afin de développer le climat des affaires et d’intensifier les flux technologiques et industriels entre les deux pays. L’économiste rappelle, par ailleurs, que la relation économique sino-marocaine ne part pas de zéro.
Les investissements chinois au Maroc sont déjà estimés à plusieurs milliards de dollars, ce qui constitue une base industrielle et financière non négligeable. Pour lui, cette présence peut jouer un rôle d’accélérateur si elle est mieux articulée avec une stratégie d’exportation cohérente. Il insiste ainsi sur la nécessité de «profiter de ce mouvement export-investissement et nous greffer dessus», afin de transformer ces flux financiers en leviers concrets pour le commerce extérieur.
Le Maroc, bien mieux positionné qu’il n’y paraît
Plusieurs analystes s’accordent sur un point qui renforce l’analyse d’Ahmed Azirar : le Maroc est l’un des pays africains les mieux placés pour tirer parti de cette mesure. Selon une note de l’agence Coface, le Royaume aborde 2026 avec des fondamentaux macroéconomiques solides. La croissance est projetée à 4,4% cette année et le risque pays est classé B1 par Allianz Trade, une note de «risque faible» qui inspire confiance aux investisseurs et aux donneurs d’ordre chinois.
Dans un contexte où la demande automobile européenne – principal débouché du Royaume – reste structurellement atone, l’ouverture chinoise prend une dimension stratégique pour diversifier les risques à l’export. Le marché chinois, avec ses 1,4 milliard de consommateurs, représente un potentiel considérable, même si son accès reste exigeant en matière de volumes, de compétitivité et de structuration industrielle.
Des gains tarifaires concrets sur plusieurs produits
La mesure n’a rien de symbolique. Pour de nombreux produits africains, la baisse des droits est substantielle. À titre d’exemple, les agrumes sud-africains, jusqu’ici taxés à 12%, entrent désormais à droits nuls. Même chose pour les vins, dont les droits atteignaient 14 à 20%. Pour le cacao ivoirien et ghanéen, les droits – qui pouvaient grimper de 8 à 22% selon le niveau de transformation – sont tombés à zéro. Le café kényan bénéficie du même sort, avec des droits antérieurs allant de 8 à 30%.
Pour le Maroc, les produits similaires sont directement concernés. L’huile d’olive conditionnée, les conserves de sardines, les agrumes, les dattes ou encore les confitures bénéficiaient avant le 1er mai de droits oscillant entre 12 et 20%. Désormais à zéro, le gain théorique est considérable. De même, les faisceaux de câbles électriques et les pièces automobiles, taxés entre 6 et 12%, voient leur compétitivité-prix s’améliorer nettement.
Les freins que le «zéro tarif» ne résoudra pas
Car c’est bien là que se situe le piège. La suppression des droits de douane est une condition nécessaire, mais elle est très loin d’être suffisante. La certification CCC (China Compulsory Certificate), obligatoire pour les produits électriques et automobiles, peut prendre de six à douze mois et coûter plusieurs dizaines de milliers d’euros selon la complexité du produit.
Par ailleurs, les normes sanitaires chinoises constituent un véritable parcours d’obstacles pour l’agroalimentaire transformé. Aussi, la logistique maritime, avec des coûts de transport deux à trois fois plus élevés que depuis l’Asie du Sud-Est, pénalise structurellement les exportateurs marocains, sans oublier la concurrence intra-asiatique.
Le Vietnam, la Thaïlande ou l’Indonésie bénéficient en effet déjà de droits nuls via des accords régionaux. N’oublions pas que la mesure pourrait être révisée en fonction des études d’impact sur les secteurs sensibles chinois, ce qui introduit une forme d’incertitude supplémentaire pour les exportateurs. L’avantage tarifaire, aussi réel soit-il, n’est donc pas garanti dans la durée.
Un repositionnement possible du Made in Morocco
Au-delà de l’effet immédiat sur les conditions tarifaires, c’est bien une recomposition progressive des équilibres exportateurs qui se dessine. Jusqu’à présent, l’image du Made in Morocco à l’international reposait largement sur des secteurs comme l’agriculture, les produits du terroir et l’artisanat. L’ouverture du marché chinois, combinée à l’évolution des investissements industriels, pourrait déplacer ce centre de gravité.
Dans ce nouveau contexte, des industries à plus forte intensité technologique ou capitalistique pourraient émerger comme nouveaux vecteurs du Made in Morocco à l’export. Le textile technique – fils pour airbags, tissus industriels – où le Royaume dispose d’un savoir-faire reconnu, constitue une niche prometteuse, contrairement au prêt-à-porter basique qui ne gagnera probablement jamais le marché chinois, même à droits nuls.
Ce changement de perspective ouvre une opportunité réelle, mais exigeante. Le marché chinois requiert un niveau d’exigence élevé en matière de volumes, de compétitivité et de structuration industrielle. Le Maroc dispose de deux ans pour faire ses preuves avant d’envisager la pérennisation de cet avantage.
H.K. et A.M. / Les Inspirations ÉCO
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